Article | Le monde des esprits
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De l’autre côté

Comme expliqué dans l’article précédent, les chamanes modifient leur conscience afin d’étendre leurs perceptions au-delà du visible. On donne de nombreux noms à cette réalité élargie, accessible en état de conscience chamanique : l’autre monde, l’invisible, le monde des esprits, etc. De manière plus générique, on l’appelle la réalité non-ordinaire, en opposition à la réalité ordinaire qui rythme notre quotidien. C’est en quelque sorte la face cachée de l’existence matérielle, un monde psychique où l’on perçoit les choses de manière intuitive et fluctuante, sous forme d’information et d’énergie. On a tous déjà expérimenté cette réalité à travers le rêve ; qui est par ailleurs d’une grande importance pour les traditions chamaniques.

Les chamanes accèdent à cet autre monde à volonté et de manière parfaitement lucide. Ils naviguent entre plusieurs couches de réalité, différents états de conscience dans lesquels ils trouvent les ressources psychiques dont leur patient a besoin. Elles sont ensuite réintégrées dans la matière à travers la parole, le chant, le souffle, la danse… afin de catalyser un changement chez la personne. Les chamanes soutiennent ainsi l’intégrité psychique de leurs patients, étant eux-mêmes passés par des initiations qui ont renforcé leur résilience. Tout cela se fait avec l’aide des esprits, qui sont les acteurs principaux dans tout travail chamanique.

Un voyage dans l’autre monde avec l’artiste Marc Allante

Esprit, es-tu là ?

Les chamanes sont animistes : en chaque chose, ils voient un esprit ; c’est-à-dire une intelligence autonome avec laquelle ils peuvent communiquer dans la réalité non-ordinaire. Les chamanes échangent sans cesse avec la conscience des plantes, des animaux, des ancêtres… qui sont pour eux de précieux enseignants. Le mode de communication est spécifique à chaque praticien : visuel, kinesthésique, intuitif, auditif, olfactif, etc. C’est généralement une expérience de synesthésie mêlant différents types de perceptions.

La première étape pour un·e chamane est de se lier à ses esprits alliés, qui le guident et le protègent durant les soins et cérémonies. Dans la méthode que j’enseigne, on se connecte à l’animal de pouvoir. On l’appelle parfois animal totem, même si ce terme est erroné, désignant plutôt le gardien d’une famille ou d’un clan. Prenant la forme d’un animal sauvage (ou parfois mythique), l’animal de pouvoir est un esprit tutélaire qui nous apporte une grande force lorsqu’on l’appelle. C’est en quelque sorte une version tribale de l’ange gardien. Propre à chacun, cet esprit animal est là pour soutenir notre pouvoir personnel.

La notion de pouvoir personnel est essentielle dans le chamanisme : c’est lui qui nous permet d’être le créateur responsable et conscient de notre propre vie. Les problèmes commencent toujours lorsqu’on perd ce pouvoir, que ce soit suite à un trauma, ou quand on le donne (consciemment ou non) à quelqu’un d’autre. Quand on débute sur le chemin chamanique, on commence donc toujours par rencontrer cet animal de pouvoir.

Les Trois Mondes

Dans les cosmologies chamaniques, on répartit souvent la réalité non-ordinaire en trois régions principales : le bas, le milieu et le haut, avec un axe central représenté par un arbre, une montagne, etc. Le Monde d’en bas, synonyme d’ancrage et de connexion à la nature, incarne les forces de la Terre. On y rencontre les animaux de pouvoir et les esprits de certains chamanes défunts. Source de pouvoir personnel et d’autonomie spirituelle, il a été diabolisé et transformé en Enfer par les religions qui souhaitaient asseoir leur propre autorité morale sur les consciences. On peut voir des dieux de la nature comme Pan et Cernunnos intentionnellement transformés en figures sataniques, et la pratique des médecines de la Terre réprimées sur le bûcher.

Le Monde d’en haut, qui est l’équivalent chamanique du Paradis, célèbre la sagesse universelle. On y trouve les maîtres ascensionnés, guides spirituels, anges et êtres de lumière. Ces deux premiers mondes (haut et bas) sont dits transcendés car ils sont immatériels et détachés des problématiques liées à l’incarnation terrestre. Les esprits qu’on y rencontre sont proches de la Source (ou Dieu, Grand Esprit, conscience universelle) et rayonnent de force et d’amour inconditionnel. La compassion est leur qualité première : cela fait d’eux des alliés primordiaux dans la pratique du chamanisme.

La troisième région est le Monde du milieu : il s’agit tout simplement de notre monde, auquel on ajoute la face invisible, spirituelle, énergétique. Les esprits de notre monde, dont nous faisons partie, possèdent tous une conscience individuelle, autrement appelée ego. On y expérimente l’impression de séparation, de dualité et tout ce qui va avec : survie et mort, cycles naturels, reproduction, plaisir et souffrance, notions morales, etc. Tout esprit vivant dans cette réalité a des intérêts à défendre.

Dans le Monde du milieu, on trouve les esprits individuels de tout ce qui nous entoure (êtres vivants, éléments, lieux) ainsi que d’autres plus subtils (petit peuple, âmes des défunts, ancêtres protecteurs, égrégores, formes-pensées). Contrairement aux esprits transcendés du haut et du bas qui sont inconditionnellement dévoués, les esprits du milieu demandent généralement quelque chose en retour lorsqu’on travaille avec eux : une offrande, un service de quelque sorte. C’est donnant-donnant, comme chez les êtres humains !

Entre ces trois mondes, existent bien sûr de nombreuses autres couches de réalité plus nuancées. Quelques exemples : le Monde des rêves, le Monde des morts, le Bas astral… La culture populaire est remplie de références aux mondes chamaniques, que ce soit à travers les contes (Alice au pays des merveilles, Jack et le Haricot magique, Le Monde de Narnia, Voyage au centre de la Terre, Peter Pan) ou les films (Le Magicien d’Oz, Mary Poppins, L’Histoire sans fin, Avatar, Inception, Le Labyrinthe de Pan). Le succès sensationnel de livres comme Harry Potter n’est pas anodin, dans notre monde moderne qui ne demande qu’à être réenchanté par ses racines spirituelles.

© Jimmy Guye
Mis à jour en Novembre 2020