Article | Chamanisme ou sorcellerie ?
Article | Chamanisme ou sorcellerie ?

Note : Comme l’ont précisé certains lecteurs, la « sorcellerie » concerne parfois des pratiques magiques respectueuses, liées à l’usage de rituels et à la transformation personnelle. Dans cet article, le terme est employé au sens strict (définition du dictionnaire) désignant des pratiques généralement malveillantes.

Histoires de pouvoir

On entend parfois parler de possessions, de poupées vaudou et de sortilèges… Dans notre culture cartésienne, ça nous fait bien rire, et ce n’est pas plus mal ! Cependant, pour de nombreuses personnes à travers le monde – notamment pour ceux qui travaillent sur le plan psychique – la sorcellerie est un phénomène bien réel, avec ses bourreaux et ses victimes. C’est en quelque sorte le côté obscur du chamanisme : comme les chamanes, les sorciers travaillent dans la réalité non-ordinaire. Ils ne cherchent cependant pas à prendre soin des autres, mais à exercer leur pouvoir et leur influence sur eux.

L’acte de sorcellerie se fait toujours au détriment de quelqu’un d’autre. Il est motivé par l’argent, la vengeance ou la soif de pouvoir. La frontière entre les bons et les mauvais chamanes est parfois floue, surtout en contexte traditionnel. La sorcellerie apparaît dès qu’il y a du pouvoir en jeu (argent, statut, influence) et l’absence d’une éthique venant le réguler. C’est pour cette raison que la pratique du chamanisme demande une forte intégrité et des valeurs bien établies.

Deathrite Shaman de Steve Argyle

Cultures ensorcelées

Dans les cultures où la réalité psychique fait partie du quotidien, la sorcellerie abonde. En Amazonie, les chamanes s’envoient des fléchettes psychiques pour prouver leur supériorité, pouvant parfois causer de graves maladies. Dans ces mêmes contrées, le tourisme à l’ayahuasca¹ a corrompu de nombreux chamanes, qui profitent de la naïveté des touristes venant les consulter. Ce tourisme est également un désastre écologique, alors que le chamanisme cherche à préserver la nature. Dans certaines parties d’Afrique, les albinos se cachent car leurs organes se vendent très cher sur le marché noir, les croyances locales leur conférant des pouvoirs surnaturels. Parmi d’autres exemples connus, citons les wangas (poupées vaudou), qui visent à attirer le malheur à une personne, ou encore les philtres d’amour.

Le pouvoir des sorciers est toujours alimenté par les superstitions, d’où l’importance de ne pas croire à n’importe quoi. Dans le chamanisme contemporain, on évite généralement les superstitions car on sait que les croyances ont du pouvoir.

Les sorcières du Moyen-Âge n’en étaient pas vraiment : ces femmes étaient surtout craintes par le pouvoir religieux pour leurs connaissances médicinales et spirituelles, ou pour leurs positions intellectuelles et politiques. Le dogmatisme et l’endoctrinement, vastement utilisé dans l’histoire de nos cultures, est un bel exemple de sorcellerie de masse… des méthodes encore bien présentes dans nos sociétés modernes.

Conspirations ordinaires

(Je ne parlerai pas ici des thèses complotistes, en vogue depuis la crise du Covid-19, souvent fondées sur des fantasmes paranoïaques et des prédictions qui tombent à l’eau. Il est bien dommage que ces projections d’insécurité aient de fâcheuses tendances autoritaristes.)

La manipulation est la version ordinaire de la sorcellerie. Certaines religions, partis politiques et autres lobbies connaissent la méthode : on joue sur l’insécurité de la population pour obtenir ce que l’on recherche (autorité, argent…) Cette sorcellerie banale vient parfois briser nos droits les plus fondamentaux, comme dans le cas des compagnies agrochimiques qui, par appui politique, ont rendu l’utilisation des graines récoltées illégale². On peut aussi citer la guerre politique contre les psychotropes (War on Drugs), initiée par le Président Nixon dans les années 70, qui se dresse en police de la conscience en rendant inaccessibles des outils thérapeutiques extraordinaires³.

Des formes plus diluées de sorcellerie viennent s’immiscer dans le quotidien : un parent qui rabaisse son enfant, un prof qui ridiculise un élève, un homme qui commet une agression sexuelle, un pervers narcissique qui manipule sa compagne, etc. Comme la sorcellerie, ce sont des abus de pouvoir qui laissent de sérieuses séquelles psychiques, brisant notre capacité à vivre en confiance et à aimer.

On dit parfois que le chemin vers l’enfer est pavé de bonnes intentions. Même en voulant faire le bien, on peut se retrouver à faire n’importe quoi. J’ai souvent vu des personnes friandes de la guérison non consentie (« je l’ai soigné à distance, j’ai demandé à son âme si elle était d’accord »). On cherche parfois à changer l’autre, pensant savoir ce qui est bon pour lui. C’est surtout une intrusion, un acte d’ingérence totale qui vient blesser le libre-arbitre de cet individu. Lorsqu’on veut du bien à quelqu’un, on se base toujours sur ce que la personne nous a clairement demandé, de manière explicite et vocale, et non sur des suppositions ou des intuitions.

Le blesseur blessé

Sous le masque du sorcier se cache souvent une victime. Lorsque notre personnalité se retrouve brisée suite à un trauma, cela laisse peu de place à l’amour et on se retrouve parfois à faire aux autres ce qu’on nous a fait subir. Tout bourreau ayant besoin d’une victime, il va toujours aller quelqu’un de vulnérable pour perpétuer son acte. À l’image d’un vampire, il se nourrit au détriment de l’autre, se remplissant insatiablement de son énergie. Mais comme il est blessé, son réservoir fuit et ce cycle infernal peut durer longtemps. Tant qu’il ne trouvera pas son propre pouvoir, tant qu’il ne pansera pas ses blessures en suivant une thérapie, il fera toujours du mal aux autres.

Lorsqu’on se retrouve dans les pompes du sorcier, de l’agresseur ou du manipulateur, il est temps d’aller chercher de l’aide auprès d’un thérapeute certifié (psychologue, hypnothérapeute, EMDR…) Une bonne dose d’humilité est aussi nécessaire : savoir accepter l’aide d’autrui, et côté spirituel, cesser de penser qu’on est un puissant chamane aux pouvoirs redoutables. C’est une illusion de l’ego : rappelons-nous que le chamane n’est qu’un canal pour les esprits, il ne détient pas plus de pouvoir que quelqu’un d’autre. Pour ne pas tomber trop facilement dans ces pièges, il est bon de cultiver l’humour, l’auto-dérision et des valeurs basées sur la tolérance et la bienveillance.

Lorsqu’on est une victime, on commence par apprendre à sortir de ce rôle : en soignant sa fragilité émotionnelle à travers la thérapie et l’exercice physique, en cessant de cultiver des superstitions irrationnelles et en s’affirmant auprès des autres (on a le droit de dire NON). Ça demande de communiquer clairement et parfois, de mettre fin à des relations toxiques. Dans le domaine du chamanisme, on peut parfois se perdre dans la protection : rites de nettoyage, carapaces contre les mauvais esprits et les énergies ambiantes. Pourquoi tant de peurs ? Quand on récupère et qu’on cultive son pouvoir personnel, par exemple en intégrant son animal de pouvoir⁴ et en formulant des intentions claires, on est suffisamment protégé sur le plan psychique.

Les problèmes de pouvoir et de sorcellerie prennent racine dans un immense biais cosmologique : l’idée qu’il n’y a pas assez pour tout le monde et qu’il faut se battre pour exister. Est-ce vraiment le cas ?


(1) L’ayahuasca est un puissant breuvage psychotrope à base de plantes, utilisé par les chamanes traditionnels du bassin amazonien. Ils organisent des cérémonies de guérison avec cette mixture, une pratique très en vogue pour les touristes occidentaux qui viennent chercher des sensations fortes.

(2) Monsanto, Bayer, Syngenta, Limagrain, Sakata – La loi du 8 décembre 2011 relative au « Certificat d’Obtention Végétale » interdit de semer les graines récoltées et oblige les agriculteurs à se fournir auprès de ces multinationales.

(3) Les molécules psychédéliques (psilocybine, LSD, mescaline) sont illégales malgré une toxicité moindre et des effets thérapeutiques prometteurs, notamment pour la dépression et les syndrômes post-traumatiques. Avec la MDMA et le cannabis, elles sont au cœur d’études récentes menées entre autres par la MAPS, qui milite pour leur intégration dans le monde de la santé.

(4) L’animal de pouvoir est l’esprit allié de base dans de nombreuses cultures chamaniques. Cet animal nous connecte à notre force intérieure et notre vitalité physique. Il est un guide lors des voyages chamaniques et nous protège sur le plan psychique dans la vie quotidienne. Le chamane peut fusionner avec lui à travers le chant et la danse afin de canaliser son énergie.

© Jimmy Guye
Mis à jour en Janvier 2021